Interview avec Jean-Louis Moncet !

A un mois de la présentation de la nouvelle Ferrari, Jean-Louis Moncet nous a fait l'honneur de prendre quelques minutes pour répondre à nos questions sur Charles et sur la Scuderia Ferrari avec toute la sincérité qu'on lui connait.

Quand avez-vous découvert Charles et quelle impression vous a-t'il fait ?
"Je l’ai découvert il y a un certain temps puisque je suis lié à Nicolas Todt et je savais que c’était un pilote d’avenir. On m’avait déjà parlé de lui, j’étais là lors de ses premiers essais en Formule 1 mais en réalité, je l’ai surtout découvert l’an dernier quand il est devenu titulaire.
Alors on peut dire qu’il fera ceci ou qu’il fera cela mais c’est lorsqu’un pilote est au pied du mur que l’on voit qui il est vraiment. Je vais enchaîner directement sur ses qualités parce que j'en vois quatre grandes.

Je ne parle pas de freinage, de savoir où accélérer ou de savoir remettre la voiture en ligne, ça non. Je parle de l’humain. La première d’entre-elles c’est l’amitié et la fidélité. Ça, je l’ai vu dans des circonstances dramatiques puisque je me souviens très bien de l’enterrement de Jules Bianchi dans la cathédrale de Nice. J’étais au premier rang et je voyais tous ces garçons à ma gauche, tous ces jeunes qui étaient en larmes et c’en était poignant tellement ils pleuraient. Parmi eux il y avait bien entendu Charles qui pleurait énormément. Je le vois aussi quand Monsieur Leclerc est décédé, puisque je me rappelle du casque de Charles avec écrit « je t’aime papa ».

Franchement, je me souviens très bien de sa course de Formule 2 à Baku et je l’ai pris dans mes bras parce que j’avais trouvé ça tellement émouvant et tellement fort... Je pense que c’est depuis ce jour-là que nous avons de très bonnes relations. Ensuite, il y a la sincérité. Je me souviens très bien de l’avoir interviewé lors de Grand Prix de France. Il m’avait raconté sa course en me disant « j’ai fait ci, j’ai fait ça, mais au vingt-deuxième ou vingt-troisième tour, j’ai fait une erreur, j’aurais pu faire différemment, je n’aurais peut-être pas perdu de place » et je l’avais trouvé extrêmement sincère. C’était quand même au micro de RTL, la première radio de France. Quelques semaines plus tard, je l’ai interviewé en Hongrie pour Auto Plus et je lui avais demandé pourquoi il était aussi sincère en citant toujours ses qualités et ses défauts. Là, il m’a regardé et m’a répondu « Jean-Louis, ça c’est mon père qui me l’a appris. Il n’y a pas de vérité sans sincérité. C’est l’école de mon père ». J’avais trouvé ça formidable et ça m’incite à parler d’une autre de ses qualités, sa maturité.

A 22 ans, parler comme ça, ça ne se voit pas tous les jours, y compris en Formule 1. J’ai particulièrement aimé son tempérament accrocheur. Je me souviens de ses qualifications au Brésil, lorsqu’il pleut et qu’il dit à son équipe qu’il refait un tour de plus alors qu’elle venait de lui demander de rentrer aux stands. Il a continué et s’est qualifié en Q3. C’était super et pour moi il n’y a pas mieux. Il s'accroche, il ne se laisse pas faire, il ne se fait pas embêter et il est capable de dire non à son équipe, pour le bien de l’équipe. Bref, c’est formidable !"

Pour rebondir sur sa sincérité, nous en savons quelque chose.
Nous le suivons depuis fin 2011 et 
l’ERDF Masters Kart de Paris-Bercy organisé par Philippe Streiff. Depuis toutes ces années, il ne nous a jamais oubliés. Forcément, il nous envoie moins de messages qu’avant mais avec son emploi du temps de pilote de Formule 1, ajouté à sa qualité de pilote Ferrari c’est tout à fait normal. Néanmoins, il ne nous oublie pas et nous envoie toujours un petit mot dès qu’il a 5 minutes et ça, c’est vraiment super de sa part.

"Mais ça ne m’étonne absolument pas de lui !"

Y a-t'il des pilotes qui vous impressionnent déjà en karting par exemple, ou dans les petites catégories de monoplace ?

"Très franchement non, tout simplement parce que je me fie à ce que l’on appelle les spotters. Chaque fédération, chaque écurie de Formule 1 a des spotters qui sont des spécialistes du karting ou des petites catégories de monoplaces. Honnêtement, je ne suis pas assez qualifié pour parler de ça. Déjà parce que je consacre 21 week-ends par an à la Formule 1, ce qui incombe de travailler du jeudi au dimanche inclus et puis parce que je n’ai tout simplement pas le temps d’acquérir toutes les connaissances qu’il faut pour cela."

Est-ce que le début de carrière de Charles vous fait penser à celui d’un autre pilote (encore en activité ou non) ?

"Oui mais attention, quand je dis qu’il me fait penser ça ne veut pas dire qu’il est le nouveau. Alors c’est simple. Je vois bien Alain Prost et Ayrton Senna avec des débuts de carrière exceptionnels et avec des batailles au mérite. Moi j’ai connu les années 1970 et je me souviens qu’en 1978, Ronnie Peterson (qui s’est tué la même année) était l’un des seuls qui avaient couru en kart.

Plus tard, à l’époque de Senna et de Prost, les pilotes savaient déjà faire des courses en peloton puisqu’ils étaient issus du kart. Quand je parle d’eux, je ne dis pas que Charles Leclerc est le nouveau Alain Prost ou le nouveau Ayrton Senna. D’ailleurs je pense qu’il n’y a un seul et unique pilote, c’est celui qui ressemble à lui-même. Il n’y a pas de ressemblances entre les pilotes."

Un de ses anciens directeurs d’écurie nous a dit que son approche de la course ressemblait plus à celle de Prost qu’à celle de Senna.
Vous êtes d’accord ?
"Oui je peux être d’accord avec ça parce que je pense que Charles est un scientifique et un méthodique. Je pense que c’étaient les qualités premières de Prost alors que pour Senna, je pense plutôt qu’il avait en lui un instinct sauvage qui lui permettait d’appréhender les situations.
De ceux que j’ai vus arriver méthodiques, classiques et mathématiciens, il me fait aussi penser à Niki Lauda. C’est d’ailleurs pour ça qu’on l’appelait le robot ou l’ordinateur."
Certains pensent que si Charles a une bonne voiture à sa disposition, il ne fera pas les mêmes erreurs que Vettel et rendra la vie bien plus dure à Hamilton. C’est aussi votre avis ?
"C’est une question très difficile. Je vais être très sincère avec vous, je n’en sais rien et je ne tirerai pas de plan sur la comète là-dessus. Il y a un nouveau patron qui s’appelle Mattia Binotto et qui un très grand technicien même si c’est plutôt un homme de l’ombre qui voit très clairement les choses. Il est discret et c’est pour ça que je l’aime bien.
Il y a trois clés importantes : la voiture, la gestion de la Scuderia et il y a les pilotes au moment de la course.
 Pour ce qui est de la voiture, il a surveillé la création et l’évolution de celle de 2018 donc il sait comment faire une bonne monoplace. C’est un groupe qui a fait cette magnifique Ferrari qui n’a pas été championne et ça nous savons tous pourquoi.
Deuxièmement, il y a la gestion de l’équipe et c’est ça qui me fait peur.
Je vous dis ça très sincèrement parce que je viens de faire un papier sur ce sujet dans le prochain Auto Plus. La gestion de la Scuderia c’est de la politique, de la finance, la gestion de l’intendance et de la structure de l’équipe, c’est parler à la FOM, c’est être engagé dans les débats politiques sur l’avenir de la Formule 1 et là, je me souviens bien de comment Jean Todt travaillait à cette époque bénie où la Scuderia a commencé à gagner. Il y avait absolument tout à reconstruire et pour cela, il travaillait de 8h00 à 23h30. Est-ce que Mattia Binotto aura suffisamment de temps pour y arriver, je ne sais pas.

 

Enfin la troisième chose, c’est les pilotes. Là aussi, il y a trois solutions. Vettel domine, c’est l’ancien, c’est lui qui est quadruple Champion du Monde et alors, Charles sera obligé de se mettre au service de l’équipe puisque la Formule 1 est avant tout un sport d’équipe.
Soit ils font jeu égal et il va falloir trancher même si ça va être très difficile. C’est surtout là que j’attends Mattia Binotto qui doit faire preuve de vision des choses et ne pas laisser faire des énormes bourdes comme celle que l’on a tous vu à Monza. Faire partir Vettel devant Räikkönen en Q3 et offrir l’aspiration à Kimi, c’était une bêtise absolument gigantesque !

Dernière solution, Charles est plus rapide que Vettel et la messe est dite. C’est lui qui sera mis en avant mais de toute façon, ma conclusion c’est qu’au niveau des pilotes, ça ne se passe plus au niveau de la Scuderia.
Les télévisions du monde entier sont là, les yeux du monde entier sont là, donc il n’y a pas de bêtises possibles, pas d’erreurs possibles. C’est là que Mattia Binotto devra faire preuve de sang-froid." 

D’après vous, quelles sont les choses que Ferrari doit absolument changer afin de redevenir l’équipe imbattable qu’elle était au début des années 2000 ?
"Beaucoup pensent et Bernie Ecclestone aussi d’ailleurs, que l’équipe s’est beaucoup "réitalianisée" depuis le départ de Ross Brawn mais il faut rappeler que son départ était volontaire. C’est lui qui a voulu prendre une année sabbatique. Du coup, il a failli compenser sa perte puisqu’il s’agissait réellement d’une perte et Ferrari a pris les gens qu’elle avait sous la main donc forcément, les grands ingénieurs étaient Italiens.
Vous savez, c’est une équipe formidable mais peut-être qu’il faudrait être plus dur avec tout le monde, tout en étant juste.
 

Je me souviens par exemple qu’à l’époque de Jean Todt, il n’y avait pas une tête qui dépassait. Ça filait droit comme on dit mais il y avait aussi des choses extraordinaires. Personne ne se souvient que le vendredi après-midi sur tous les week-ends de Grand Prix, la Scuderia organisait une partie de foot entre les personnes de l’équipe ! Il y avait les ingénieurs, Schumacher y était souvent d’ailleurs, les mécaniciens, tout le monde. C’était fait pour souder l’équipe et ça, elle était la seule à le faire. La Scuderia doit retrouver le sang-froid qu’elle doit avoir car beaucoup de décisions ont été prises sous le coup de l’émotion du moment et ça a créé des soucis.

Au Japon, il y a eu un problème sur les pneus de qualifications, tout le monde s’est mis à hurler. Non, on ne fait pas ça. On le garde et on règle ça le soir en interne, même s’il faut donner des coups de bâtons."

Pour revenir sur ce que vous disiez sur Vettel précédemment, on a clairement vu qu'il était le protégé de Red Bull, jusqu’au moment où Ricciardo a lui aussi commencé à être performant et là, ça ne lui a pas plu du tout et on a commencé à le penser sur le déclin, en quelque sorte. Est-ce que vous pensez que ce soit le cas et surtout, est-ce qu’il est possible que ça se reproduise avec Charles ?
"Très sincèrement je n’en sais rien mais je pense surtout que par rapport à ce que vous venez de dire et s’il est honnête envers lui-même et je pense qu’il le sera, Sebastian Vettel a déjà analysé ça.
A part les réglages de la voiture qui lui conviendraient mieux ou des réglages moteurs qui seraient plus sympas pour lui, la seule chose qu’il puisse faire c’est trouver en lui-même, la force de redevenir celui qu’il a été et qui a un peu perdu de vue, effectivement dans plusieurs occasions, le grand champion super sympa qu’il était. Mais ça, c’est une chose que ni vous, ni moi, ni Charles Leclerc ne peut faire. C’est à Vettel, en lui, dans ses entrailles, qu’il doit trouver cette capacité à redevenir celui qu’il était."
 

Est-ce que la politique de Ferrari qui consiste à couper des têtes dès que ça ne va pas n’est pas hors d’âge et même dangereuse pour l’avenir ? A l’inverse, Christian Horner est là depuis 2005 pour Red Bull et Toto Wolff depuis 2013 pour Mercedes.
"Alors ça, c’est vrai que c’est peut-être le défaut de la maison mais il faut bien se rappeler que Ferrari n’est pas une écurie comme les autres.
Elle tient l’Italie sur ses épaules et aussi les fans du monde entier donc ce n’est pas facile de dire que l’on va continuer comme ça malgré tout.
Ils ont essayé de faire ça avec Stefano Domenicali qui était un très bon patron mais qui n’était pas assez sévère. 
Ensuite Marchione est arrivé et il a nommé Arrivabene mais je pense que même si Marchione était toujours là, Arrivabene aurait quand même sauté parce qu’il faut des résultats et que le monde est ainsi fait. 
Est-ce que Ferrari va changer ?Il faut bien comprendre l’articulation des sociétés en Italie. Il y a un Président et puis il y a un administrateur délégué qui est celui qui a le pouvoir. Or, on constate que pour la Scuderia, ce n’est pas du tout lui qui a le pouvoir et il n’en a même pas été question un seul instant. Chez Ferrari l’administrateur délégué s’appelle Louis Camilleri mais c’est le Président qui est John Elkann qui a le pouvoir et qui a pris cette décision de se séparer d’Arrivabene. On va bien voir ce que ça donne mais on va laisser deux ou trois années à Binotto et si ça ne marche toujours pas, ça changera. Peut-être que c’est une erreur mais peut-être qu’il faut avoir confiance en lui. Il faut construire et montrer des choses qui à chaque fois iront mieux. Arrivabene a montré une progression lors des dernières années et au début de l’année 2018, on se disait que ça y est, c’était enfin la bonne et puis non et il le paye. C’est comme ça chez Ferrari.

Jean Todt y est arrivé entre 1993 et 2007 voire même 2008. Pour être Champion du Monde et si les deux pilotes font jeu égal, il faudra prendre une décision comme pour Hamilton et Bottas ou Schumacher et Barrichello. Comment va se comporter Mattia Binotto si Charles se montre sous un jour extrêmement flatteur ? Il faut attendre." 

Merci beaucoup Jean-Louis, c’était vraiment un honneur pour nous que de vous avoir au téléphone pour cette interview.

"Eh bien merci à vous, j’espère que j’ai répondu à toutes vos questions mais en tout cas, j’ai essayé d’être le plus sincère possible."

On n’en attendait pas moins de vous. Merci !
Merci à vous, à bientôt, portez-vous bien et passez le bonjour à Charles !

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